Parce que le GHG Protocol impose deux méthodes de calcul du scope 2, et qu'elles ne mesurent pas la même chose. La méthode location-based applique l'intensité carbone réelle du réseau où l'électricité est consommée. La méthode market-based applique les contrats d'achat.
L'écart n'est pas cosmétique. Chez Google, Microsoft et Meta réunis, il représente 27,6 millions de tonnes de CO2e, l'ordre de grandeur des émissions annuelles de l'Irlande.
Les deux définitions
Les émissions calculées avec le facteur moyen du réseau électrique de la zone où la consommation a lieu. Un data center en Pologne prend le mix polonais, quoi qu'il ait signé.
C'est la réalité physique, vérifiable par un tiers. Seule cette méthode bouge quand l'usage bouge.
Les émissions calculées d'après les instruments contractuels détenus : garanties d'origine, contrats d'achat direct, certificats renouvelables. Une consommation couverte par un certificat compte pour zéro, quel que soit le mix réel du réseau.
Trois familles d'instruments, de la plus solide à la moins solide. Le contrat d'achat physique, avec livraison depuis un site identifié. Le contrat purement financier. Et le certificat acheté séparément, décorrélé dans le temps comme dans l'espace.
L'écart, chez ceux qui portent la charge
| Entreprise | Année | Location-based | Market-based | Ratio |
|---|---|---|---|---|
| 2025 | 15 148 700 tCO2e | 2 815 000 | 5,4 | |
| Microsoft | exercice 2025 | 12 030 556 | 2 707 428 | 4,4 |
| Microsoft | exercice 2024 | 9 955 368 | 259 090 | 38,4 |
| Meta | 2024 | 5 967 348 | 1 358 | 4 394 |
| Amazon | 2025 | non publié | 3 740 000 | non calculable |
Chez Google, la trajectoire est plus parlante que le ratio. Entre 2024 et 2025, le location-based a augmenté de 36,9 % pendant que le market-based baissait de 2,9 %. La consommation électrique des data centers, elle, est passée de 30,6 à 42,4 TWh, soit +38 %.
Une courbe suit la physique, l'autre les achats. Vous savez laquelle est communiquée.
Le cas qui démontre tout
Microsoft, exercice 2025. Le scope 2 market-based passe de 259 090 à 2 707 428 tonnes en un an, soit une multiplication par 10,4.
Aucune dégradation physique du mix électrique. La cause est écrite dans une note de bas de page du rapport : les volumes comptabilisés incluaient des certificats achetés sur le marché au comptant, arrêtés en février 2025. Le ratio entre les deux méthodes passe donc de 38,4 à 4,4 par simple abandon d'un instrument comptable. La courbe location-based, elle, n'a monté que de 20,8 %.
Démonstration empirique : le market-based enregistre un achat, il ne dit rien de la consommation réelle.
Le cas limite
Meta, 2024 : 1 358 tonnes de scope 2 pour l'ensemble du groupe, dont 135 tonnes pour tous les data centers. Un lecteur pressé conclut que l'entreprise a résolu son problème électrique.
Meta publie pourtant le détail par site en location-based, et ce tableau est le meilleur support pédagogique du sujet :
| Site | Zone réseau | Location-based 2024 |
|---|---|---|
| Altoona (Iowa) | MISO | 666 434 tCO2e |
| Prineville (Oregon) | NWPP | 498 192 |
| Clonee (Irlande) | SEM | 312 427 |
| Henrico (Virginie) | PJM | 255 314 |
| Luleå (Suède) | SE1 | 5 298 |
Facteur 126 entre Luleå et Altoona, opérateur identique, matériel identique, pratiques identiques. Seul le réseau électrique change. Voilà l'illustration la plus propre du levier « choix de région », et elle vient des données du fournisseur lui-même.
Ce que dit la recherche sur les certificats
Quatre publications à connaître, toutes revues par des pairs.
Bjørn et al., Nature Climate Change, 2022 : en retirant les réductions revendiquées via certificats, les trajectoires scope 2 des entreprises étudiées ne sont plus alignées sur 1,5 °C, et 42 % des réductions annoncées ne se traduiront pas par une atténuation réelle.
Bjørn, Lund et Brander, Environmental Research Letters, décembre 2024, sur 206 entreprises : sous des règles plus strictes, la réduction scope 2 déclarée passe de 21 % à 17 %, et la part d'entreprises en retard sur leur objectif passe de 28 % à 50 %.
Langer et al., Journal of Cleaner Production, 2024 : l'appariement annuel ne produit pas de réduction d'émissions significative par rapport à un contrefactuel sans marché de certificats, alors que l'appariement horaire avec des contrats locaux et nouveaux, lui, en produit.
Brander, Carbon Management, décembre 2025 : la révision en cours créerait encore de fausses revendications, et propose soit d'assumer que le market-based est une comptabilité de performance, soit d'introduire une exigence de causalité.
Le mouvement de sortie, et sa limite
La réponse du secteur s'appelle l'appariement horaire, ou 24/7 CFE. Le score global de Google atteint environ 65 % en 2025, contre 66 % en 2024, donc en légère baisse. Ces valeurs et le détail par région viennent du 2026 Environmental Report de Google, table de données ; aucun autre hyperscaler ne publie l'équivalent. Par région, l'écart est le vrai enseignement :
| Région | Appariement horaire 2025 | Région | 2025 |
|---|---|---|---|
| Finlande | 98 % | Irlande | 60 % |
| Danemark | 92 % | PJM (Virginie) | 57 % |
| MISO | 88 % | Japon | 23 % |
| Allemagne | 70 % | Singapour | 5 % |
PJM à 57 % contre MISO à 88 % : PJM est le réseau de la Virginie du Nord, première concentration mondiale de data centers. Beaucoup de calcul, peu d'électricité décarbonée disponible heure par heure.
Question
Un rapport client ne présente qu'un chiffre scope 2, en market-based. Que faites-vous ?
Choisissez une réponse pour voir l'explication.
Deux normes en vigueur, deux réponses opposées
Peu de consultants connaissent ce point, décisif en soutenance.
La spécification SCI, devenue ISO/IEC 21031 en mars 2024, impose le location-based et interdit le market-based, en nommant explicitement les certificats, les contrats d'achat et les garanties d'origine comme des mécanismes qui ne peuvent pas réduire un score.
Le référentiel européen de reporting des data centers fait l'inverse : son indicateur de part renouvelable agrège explicitement les garanties d'origine achetées et les contrats d'achat.
Deux textes internationaux publiés, applicables au même data center la même année, avec des définitions incompatibles. Cette contradiction n'est arbitrée nulle part, et il faut la connaître avant d'affirmer qu'un chiffre est conforme.
La position à tenir
Exigez toujours les deux chiffres, et rappelez-vous que le facteur électrique lui-même dépend de trois décisions. Recommandez le location-based par défaut dans les tableaux de bord internes, avec le market-based en second affichage. La raison est opérationnelle : en market-based, un modèle sur réseau carboné paraît aussi propre qu'un modèle sur réseau décarboné, ce qui détruit exactement le signal qu'on cherche à donner.
Et prévenez sur le calendrier. La consultation de révision du scope 2 s'est close le 31 janvier 2026, la publication sera coordonnée avec un autre standard dont la consultation formelle n'aura lieu qu'au troisième trimestre 2027. Rien ne changera avant 2028 au minimum. Les clients qui bâtissent aujourd'hui une stratégie sur des certificats annuels non groupés doivent savoir que la valeur comptable de ces instruments a une durée de vie limitée, sans que la date soit connue.
FAQ
Quelle est la différence entre scope 2 location-based et market-based ?
En location-based, on applique le facteur d'émission moyen du réseau électrique où la consommation a lieu, ce qui reflète la réalité physique. La méthode market-based applique les contrats d'achat d'électricité détenus, si bien qu'une consommation couverte par des certificats renouvelables compte pour zéro. Le GHG Protocol impose de publier les deux et de les étiqueter.
Quel est l'écart entre les deux méthodes chez les grands fournisseurs cloud ?
Il atteint un facteur 5,4 chez Google en 2025, 4,4 chez Microsoft sur l'exercice 2025, et 4 394 chez Meta en 2024, dont le scope 2 market-based tombe à 1 358 tonnes contre près de 6 millions en location-based. Cumulé sur ces trois entreprises, l'écart représente 27,6 millions de tonnes de CO2e. Amazon ne publie pas de location-based.
Pourquoi les émissions market-based de Microsoft ont-elles été multipliées par dix en un an ?
Parce que l'entreprise a cessé d'utiliser des certificats achetés sur le marché au comptant en février 2025. Aucune dégradation physique du mix électrique n'est en cause : la courbe location-based n'a monté que de 20,8 % sur la même période. C'est la démonstration que le market-based enregistre un achat, pas la consommation réelle.
Les certificats d'énergie renouvelable réduisent-ils réellement les émissions ?
La recherche revue par les pairs en doute pour l'appariement annuel. Bjørn et al. estiment dans Nature Climate Change que 42 % des réductions scope 2 revendiquées ne se traduiront pas par une atténuation réelle. Langer et al. concluent que l'appariement annuel ne produit pas de réduction significative, alors que l'appariement horaire avec des installations locales et nouvelles en produit.
Quelle méthode faut-il utiliser pour un bilan carbone d'usage de l'IA ?
Les deux, avec le location-based en affichage par défaut. Le market-based rend un modèle hébergé sur un réseau carboné aussi propre qu'un modèle hébergé sur un réseau décarboné, ce qui supprime le signal utile au pilotage. À noter qu'ISO/IEC 21031 interdit le market-based dans son score, quand le reporting européen des data centers l'intègre, sans qu'aucun texte n'arbitre.